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Entretien avec Jacques MONDOLONI. 1ère partie.
La parution chez l’éditeur Le Temps des Cerises, d’un recueil de nouvelles de Jacques
Mondoloni, Jeteveux.com, était
l'occasion rêvée de retrouver cet auteur qui oscille entre la SF et le roman noir, sans oublier la "littérature blanche" et le théâtre. Ce qui l'amène à déclarer avoir "un problème d'image,
comme disent les conseillers en communication, car j'ai trop touché à tout dans ma carrière qui comporte à ce jour près de vingt romans".
La nouvelle, c’est votre genre de prédilection ?
Oh! L’éloge de la nouvelle n’est plus à faire; pépite, perle, bijou, diadème, agate, jaspe, île aux
trésors de la littérature... Mille mots empruntés aux pierres précieuses, aux métaux rares et nobles, la mettent en valeur.
La secte des amateurs qui se passionnent pour cette activité vante le talent des écrivains qui s’y consacrent jusqu’au sacrifice dans le silence de leur établi.
J’ai publié plusieurs recueils : “Papa 1er” (Denoël puis
éditions Melis), “Polichinelles dans le terroir” (éditions de l’Aube), “Quand la Mer monte” (éditions Florent Massot), souvent à l’occasion d’une résidence d’auteur qui permet de rencontrer des
gens de tous les horizons, et donc des personnages qui vont inspirer une histoire.
C’est bien sûr un pari engagé pour soi-même, car il faut faire court et la chute doit surprendre: soit par un coup de tonnerre, soit par une fin non consommée, “en eau de boudin”, ce qui crée le
malaise.
Mais j’aimerai ici faire l’éloge du lecteur de nouvelle auquel on ne pense pas assez, et je me réfère au tiré à part qui accompagne le livre.
Qui est-il?
C’est quelqu’un qui préfère l’escapade au voyage au long cours, au voyage organisé, qui aime la
légèreté, la fantaisie, l’humour, la vitesse, la bulle de champagne, l’aventure entre deux portes...
C’est un homme ou une femme qui prend des risques, qui s’abandonne au hasard, à ses humeurs, qui a choisi de lire par saccades, de piocher dans la cagnotte sans savoir ce
qu’elle contient. C’est quelqu’un qui se livre à l’esquive, qui ne craint pas la dérive, et du coup n’est jamais malade.
La lecture de nouvelles fouette le sang.
La lecture de nouvelles garde en vie.
L’amateur de nouvelles ne meurt presque pas.
Vous n’écrivez plus de roman?
Le dernier en 2010 était court: “Pas d’Argot pour Mister Riche”, (Editions La Branche, Collection Suite Noire, dirigée
Par J.B. Pouy), encore que ce ne soit pas facile en 100 pages
de structurer une fiction qui ne déborde pas sur le roman, et qui n’obéisse plus aux règles de la nouvelle. Pas le temps de s’attacher à trop de personnages, alors je me
suis concentré sur mon héros, un ado qui prend sous son aile un père suicidaire, et qui devient en fait son “parent”. Le père a un drôle de métier: piqueur de mots, il tient le rôle de rabatteur
pour un éditeur spécialisé dans les dictionnaires d’argot, il traque la brève de comptoir, il note les graffitis de pissotière. Mais les ouvrages auxquels il participe rassemblent des mots qui
n’ont plus cours, on les visite comme des pièces de musée, c’est entrer dans un magasin d’antiquités, c’est un voyage dans le temps. J’ai adoré mélanger français et langue verte, c’était une
sorte d’hommage nostalgique.
Mais avant j’ai publié en 2003 : « La Ronde des Fantômes » (éditions Albiana), un roman corse qui met en scène un personnage qui me ressemble : des racines, des attaches
familiales, charnelles, poétiques, avec l’Ile de Beauté, mais à distance, dans l’absence. D’ailleurs cela raconte le retour à son village natal d’un homme appelé au chevet d’un oncle qui va
mourir, et soudain tous les fantômes reviennent, fantômes du passé, de son enfance insulaire, mais aussi les fantômes qui rôdent dans son présent continental.
Ce roman comporte une drôle de structure car sans milieu, ou alors un milieu fluctuant qui dépend de la perception du lecteur : l’action se passe entre la région lilloise et la Corse, et le
narrateur semble traverser le temps sans être gêné par les étapes temporelles. J’étais moi-même déphasé : j’écrivais alors un récit d’après les témoignages de chômeurs de longue durée du
nord de la France et peu à peu ils ont pénétré dans l’intrigue du roman, une héroïne au détour d’une phrase a pris en main le destin de mon héros….et je l’ai laissée faire.
Tous ces détails, concernant la tambouille de la création, pour dire que le romancier prend dans son vécu et le déforme, le réinvente à chaque occasion -- j’ai horreur des
livres appartenant au genre de l’auto fiction qui est un arrangement, voire un mensonge avec la réalité. Si le réel n’est pas assez romanesque, trop plat, alors que le
romancier nous en propose un autre ! « Je est un autre » n’est-ce pas ?
Vous avez aussi une carrière d’auteur dramatique et vous êtes actuellement à Avignon pour la représentation de deux de vos pièces en Off.
Il s’agit de « Palestine Check Point » et de « l’Appel des Abeilles ». La première,
on le devine, parle de l’occupation du pays par
les forces israéliennes, et des obstacles quotidiens omniprésents obsédants dangereux à franchir pour se déplacer d’un point à autre. Et pour que cela parle à une oreille française, j’ai imaginé
une Française qui fait le voyage pour rejoindre, « récupérer », son mari reparti dans son village à la mort de son frère et qui s’est donné comme mission de devenir le chargé de
famille. Lui aussi, qui par son métier, par son mariage, s’était intégré à la classe intellectuelle bourgeoise française, découvre les contrôles, les miradors, les murs…les fameux check point qui
couvrent cette région, les routes réservées aux colons, tous les détours obligés du Palestinien lambda . Il y a trois personnages : la femme en route, le mari dans son
village, tous les deux armés d’un téléphone portable pour communiquer, commenter l’avance de la progression en territoire occupé, mais en pratique les appareils ne fonctionnent
que par intermittence, le réseau étant brouillé, un mur des ondes est dressé. Il y a aussi un soldat muet qui surveille l’activité des personnages, qui intervient périodiquement pour bouger la
frontière, et par là même organise leur amour empêché, voire même parasite par sa présence l’enjeu du voyage de la femme : celle-ci désire, avant qu’il ne soit trop tard,
que son mari lui fasse un enfant.
Cette histoire m’a été inspirée par ce que m’avait raconté une Française, un soir à l’ambassade de France d’Amman, où je me trouvais, invité à causer de littérature française dans les universités
jordaniennes. Cette femme, marié à un Palestinien de Naplouse, avait mis plus de 20 heures pour parcourir 30 Kms, car trajet ponctué de check point, changements de véhicules, fouilles de bagages,
interrogatoires répétitifs…
Nous avons joué cette pièce une douzaine de fois pour le moment en région parisienne, et plus de vingt fois à Avignon, elle remporte beaucoup de succès car bien qu’engagée elle n’est pas
haineuse, elle confronte tous les points de vue.
L’autre pièce : « L’appel des Abeilles » est un monologue que j’ai créé à Evry il y a deux ans durant une résidence d’auteur. L’argument : un type qui travaille dans un
restaurant ramasse après le service les téléphones portables qui ont été oubliés par la clientèle et les ramène chez lui. Quand les téléphones (les « abeilles ») sonnent, il répond… Et
l’aventure avec toutes sortes de correspondants commence.
Les deux pièces en question ont paru chez L’Harmattan.
Vous vous sentez plus à l’aise dans l’écriture théâtrale ou est-ce un nouveau virage ?
J’ai toujours aimé le théâtre, je l’ai découvert en seconde au lycée Voltaire avec un prof écrivain qui
s’appelait Jean Louis Bory (on se souvient de ses interventions fracassantes à l’émission « Le Masque et la Plume »). Il nous emmenait librement au TNP, situé au Palais de Chaillot, et
là nous avions le privilège de voir sur scène les monstres sacrés de l’époque : Gérard Philippe, Maria Casarès, Georges Wilson… Grâce à eux les classiques devenaient moins emmerdants :
Bérénice, le Cid…mais le choc pour moi ce fut de recevoir sur la tête « Ubu » de Jarry, enfin ou pouvait entendre un langage qui parlait de la folie grotesque et grossière du
pouvoir.
Mais j’ai mis du temps à franchir le cap, à me lancer dans cette aventure littéraire, car je voulais faire carrière dans le 7ème Art après des études à l’Ecole de Cinéma de la rue
Vaugirard : j’ai du reste réalisé quelques courts métrages, j’ai travaillé en tant qu’assistant sur quelques longs métrages obscurs, et seuls les dialogues de films m’intéressaient en tant
qu’exercice de style. C’est après la publication de « Tenue de Galère », en 1991, un roman sarcastique sur le monde des idoles, et du show-biz, inspiré par mon métier
de sonorisateur durant plus de 25 ans dans ce milieu drôle et cruel, que le théâtre s’est ouvert à moi : on m’a proposé d’adapter pour le théâtre « En Avant la Zizique » de Boris
Vian, et c’est devenu une charge satirique du hit-parade, jouée au Théâtre de Boulogne Billancourt et de Louvain-la-Neuve, en Belgique. Puis un grand silence s’est fait, car au
théâtre il faut entrer dans le désir d'un metteur en scène. J’ai écrit une pièce de S.F. : « Voyages » (les personnages se droguent de came et de télé) qui n’a
pas été jouée, seulement lue et mise en espace à Paris, Avignon, Ajaccio.
Il m’a fallu attendre 2009 pour avoir une nouvelle chance, sous forme d’une
commande d’un petit théâtre d’Evry pendant une résidence d’auteur. Le metteur en scène avait le projet d’évoquer l’histoire du vêtement à travers les
âges, surtout le vêtement féminin, à la fois objet de répression et de libération. C’est devenu « L’Etoffe des Femmes », une comédie en plusieurs tableaux où je me suis tout
permis : provocations sexuelles, et pastiche moliéresque en alexandrins… L’Harmattan en a publié une version augmentée. J’espère qu’un metteur en scène un jour aura le désir de la
remonter.
Vous venez de finir une nouvelle pièce, je crois ?
Oui, qui a pour titre : « Le Congrès » ou « Le crococide » -- les crocodiles
sont dans la pièce une variante des « Eléphants ». C’est une comédie avec 5 personnages qui se déroule pendant le congrès d’un grand parti politique (pas forcément le P.S. !),
avant les élections présidentielles, dans les coulisses. On entend de manière floue les orateurs discourir à la tribune, c’est l’ambiance sonore, mais ce que nous percevons vraiment ce sont les
ambitions des deux principaux rivaux à la candidature suprême, leurs intrigues, leurs coups tordus, leurs chantages (histoires de cul !)… Ils n’ont qu’une obsession faire disparaître leur
adversaire : j’ai pris le sens de disparaître au pied de la lettre (il y a au milieu de la pièce un sacré coup de théâtre !).
Il faudrait que cette pièce soit représentée avant les élections présidentielles de 2012… on verra !
Vous avez travaillé sur un livre de commande : "Les enfants de Freinet" chez l’éditeur Le Temps des Cerises. Pouvez-vous nous en
dire plus ?
J’ai publié un livre, “Les Enfants de Freinet” en 2009, à partir des témoignages des anciens élèves et
enseignants (on disait moniteurs ou éducateurs) qui ont vécu sur le site de l’école de Vence, au Piaulier avec Célestin Freinet, donc de son vivant. Au fur et à mesure des enregistrements, j’ai
été séduit par le personnage.
J’ai pris même tant de plaisir à écouter les hommes et les femmes qui l’avaient approché, aimé, que j’ai été convaincu du bien fondé de sa pensée, de sa méthode. C’était si
pertinent de s’être dressé contre les tenants de la hiérarchie, de l’obéissance, du bourrage de crâne à l’école, et de privilégier la découverte, l’expérience, le tâtonnement, que j’ai imaginé la
cause entendue et son avenir durable...
Je faisais un rêve: l’Education Nationale allait s’en inspirer, le savoir allait pénétrer l’esprit des générations futures grâce aux activités artistiques, garantes de l’apprentissage de la
liberté, et la démocratie y gagnerait au bout du compte...
Le scénario a déraillé, le mouvement Freinet ne s’est pas étendu, il n’est pas bien visible dans le public, on dit “école parallèle” pour ne pas dire “sur la touche”, mais on peut l’expliquer a
posteriori par les scissions qui ont secoué le mouvement dans les années 70, après donc la mort de Freinet. Des parents d’élèves, des disciples de Freinet, sa
famille, se sont affrontés pour le pouvoir, au nom de la pureté idéologique, et le mouvement frôlant la faillite a failli mourir --
l’Education Nationale en 1991 a sauvé l’école en la rachetant mais, n’accueillant plus de pensionnaires de tous les coins de l’hexagone, une de ses spécificités sautait. La géographie et
l’environnement sociologique l’ont emporté : les enfants sont issus de la bourgeoisie locale, des bobos, des ingénieurs des entreprises HI Tech de la région Côte d’Azur, et ce n’est plus le
modèle militant et conquérant qui a menacé le système éducatif par ses audaces. C’est ainsi à présent.
On peut parler de “paradis perdu” -- c’est le même paradis perdu des anciens élèves qui n’avaient que cette image à la bouche quand ils évoquaient devant mon magnétophone leur séjour à l’école
Freinet. Etaient gravés dans leur mémoire les balades dans la nature, le bain du matin dans le petit bassin, l’argile qui soignait tout, le texte libre, les ateliers refuges de la créativité,
dont la fameuse imprimerie avec ses journaux fabriqués lettre par lettre, dont le plus célèbre s’appelait Les Pionniers, encore d’une fraîcheur délicieuse....
Vos projets pour 2011/2012?
Toujours le théâtre : ma pièce « Palestine Check Point » va repartir en banlieue
parisienne, à la rentrée, et nous avons le projet de la faire circuler dans certains collèges et lycées de l’Ile de France.
Un projet également de la montrer là-bas en Palestine… si nous franchissons les check Point !
Et puis après le feuilleton DSK, j’ai bien envie de reprendre « Le Congrès » et d’y ajouter quelques répliques….
Jacques MONDOLONI : Jeteveux.com. Editions Le Temps des Cerises.
Une nouvelle, c’est comme un roman en réduction, avec moins de
personnages mais plus de force dans le récit, dans l’émotionnel.
L’auteur n’a pas à diluer son texte et peut donc proposer une histoire brute qui atteint directement le lecteur dans son esprit, son cœur, son âme. Dès lors il existe une certaine connivence
entre l’auteur et le lecteur, une empathie qui se prolonge au-delà de la lecture. Surtout lorsque l’auteur se met plus ou moins en scène, décrivant des scènes que tout un chacun pourrait
revendiquer, des endroits qui sont, malgré l’usure du temps, reconnaissables et que le lecteur connait plus ou moins.
Le thème de la mère absente, décédée ou partie depuis longtemps, laissant l’enfant seul, est quasiment présent dans ces textes, presqu’une obsession. Ainsi dans La Robe bleue, le narrateur qui s’exprime à la première personne, vient de perdre sa mère. Aujourd’hui maman est morte. Il déteste cette phrase qui débute le livre d’Albert Camus L’étranger. Et notre narrateur doit vider l’appartement de sa mère et choisir dans la garde-robe vieillotte et usagée, la robe qui conviendra pour l’habiller avant de la mettre dans le cercueil. Les souvenirs remontent à la surface et il traine dans ce logement situé rue Pernety, dans le XIVème arrondissement parisien, un quartier situé entre l’avenue du Maine, Alésia, la rue Vercin, comme disent les autochtones pour Vercingétorix. Un ensemble de vieux immeubles qui côtoient les nouvelles résidences à étages sans âme.
On retrouve le narrateur dans un contexte proche tout en étant différent dans Jeteveux.com, titre éponyme du recueil. Si dans La Robe bleue, le fantôme de la mère est omniprésent, dans Jeteveux.com c’est celui d’une ancienne petite amie qui s’impose dans le décor. Et lorsque le soir, entrant dans un cybercafé, alors que des consommateurs reluquent un site porno, il croit reconnaître Jocelyne, au plus vraisemblablement sa fille.
La nuit de Colmarest presqu’un pèlerinage pour le narrateur qui retrouve son ancienne ville de garnison. Il décide d’écrire une carte postale à sa mère, décédée, depuis un café où il avait l’habitude de lui envoyer de petits mots durant son service militaire. Les temps ont changé, la ville aussi, et il a du mal à reconnaitre la caserne et l’hôpital militaire où il fut soigné pour une histoire de genou enflé. Tout n’a pas été rose dans cette ville grise, surtout à cause d’un lieutenant qui traquait ceux qui faisaient le mur. L’Homme aux cartes postales emmène le lecteur dans la Petite France, un quartier de Strasbourg.
Dans Ma ville s’appelle Surbooking, Julien doit retrouver sa mère partie au Canada. Tout jeune il avait été confié à un orphelinat religieux, avait perdu sa sœur de vue, et avait hérité d’un nom d’emprunt pour des raisons de transfèrement d’un pays asiatique vers la France. Mais la question n’est plus là, sa mère est malade et c’est son nouveau compagnon qui a demandé à Julien de venir. Les aléas des voyages aéronautiques l’empêchent de prendre l’avion programmé, et il fait la connaissance de Carole, autre voyageuse refoulée. Et sa mère passe presque au second plan.
Le thème de l’écriture aussi est plus ou moins récurrent, avec les lettres et les cartes postales évoquées plus haut, mais aussi dans des textes comme Le Journal, et surtout dans Le Nègre et le Blanc. Pas de connotation raciale dans cette nouvelle, ou alors elle est littéraire. Car le Nègre est cet auteur qui apporte sa plume, à la demande d’un éditeur, à un ancien ministre de la défense, Jean-Charles Fallières. Et un contentieux est né entre les deux hommes, car contrairement à toute attente le roman a eu du succès. D’habitude le Nègre rédige des autobiographies d’homme politique ou de personnalités en vue de la télévision et du cinéma. Seulement ce succès imputé au Blanc, c'est-à-dire au signataire, qui se pavane dans diverses émissions, ne convient ni à l’un ni à l’autre. Et le Nègre doit se réfugier dans un couvent du Mont Athos. Une histoire presqu’authentique puisque je connais un auteur qui avait dévoilé être le véritable auteur d’une autobiographie et avait été « puni » en étant rejeté du monde éditorial.
D’autres nouvelles explorent des sujets différents, comme la mort d’un chat dans Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un chat. Et à cause d’un chat mort
empoisonné, le troisième, un homme vivant seul dans une belle demeure située dans une petite ville, de l’autre côté où se dressent les quartiers déshérités, les lotissements, décide de faire le
ménage. En grand. A l’aide d’une bombe. Mais c’est sans compter sur l’influence du destin qui prend les traits de Zila, une jeune femme qu’il a connu à Beyrouth, alors que journaliste elle avait
été prise en otage et qu’il avait libérée en tant que membre d’un commando.
Dix-huit histoires qui oscillent entre noir et rose, douces-amères, dont l’épilogue en forme de pied de nez peut prêter parfois à sourire, et qui traitent surtout de la solitude et du besoin d’aimer. De sortir d’un enfermement, de se dépouiller d’un carcan, et de laisser éclater ses sentiments, d’amour, d’amitié, d’affection. Un besoin enfoui au fond de l’être humain et qui se réveille à cause, ou grâce, à un incident indépendant de notre volonté comme disaient dans le temps les speakerines de la télévision. Et l’on se demande si parfois dans le narrateur ne se projette pas l’auteur.
Jan THIRION : Inconsolables sorcières. Collection Zones d’ombre, éditions Asgard.
Un battement d'aile de papillon au Brésil peut-il déclencher une tornade
au Texas ? C’est ce qui
est communément appelé l’effet papillon. Partant de ce postulat, peut-on affirmer que si le narrateur n’avait pas omis de citer Shakespeare dans la citation qu’il avait mise en exergue de son
manuscrit, tout ce qui va suivre serait arrivé ?
Le narrateur, appelons-le Catawoman, vérifiant dans sa voiture garée dans un parking son manuscrit qu’il vient de faire photocopier en cinq exemplaires, s’aperçoit donc de cet oubli et arrache la feuille de garde d’une copie. Par la lunette arrière de son véhicule il entrevoit un homme qui est agressé par deux gamins. L’individu sort de sa poche un revolver mais les deux jeunes adolescents sont plus rapides que lui et l’abattent. Lorsque Xavier, dans une sorte de réflexe inconscient remarque l’arme sur le capot de la voiture de l’homme blessé à mort, il s’en empare en entrouvrant sa portière. Mais il ne se rend pas compte que la feuille déchirée tombe à terre aux pieds du cadavre. Puis il s’en va, tranquillement, tout en pensant à la lecture qu’il doit effectuer en public dans une librairie toulousaine quelques jours plus tard.
Lorsque les policiers effectuent les premières constatations, cette feuille volante les intrigue. Franz Dieu et son équipe apprennent par le médecin légiste que sur le haut du corps un œil a été tatoué. La marque des Sorcières, une bande de malfrats sévissant dans l’un des quartiers chauds de Toulouse. Un des policiers s’étant un peu trop confié à une journaliste, bientôt le nom de l’auteur de la citation est dévoilé : Shakespeare. Ce ne pourrait être qu’un banal incident si deux Inconsolables, une bande rivale des Sorcières, étaient retrouvés dans une voiture avec sur le pare-brise une autre citation de Shakespeare. Puis un nouveau cadavre est retrouvé avec un livre entre les dents, Roméo et Juliette du même dramaturge élisabéthain. Une guerre des gangs pense Dieu qui a déjà pas mal de soucis à régler. Dans le bar le Vertigo, qui est réputé comme le quartier général des Sorcières et où travaillait Hanlon en tant que videur, le collègue avec lequel il travaille en binôme lui fait remarquer un consommateur qui pourrait être son jumeau, un sosie presque quasi parfait. Il a le visage ravagé, comme lui, suite à on ne sait quel accident. Mais Dieu n’y prête guère attention, il a d’autres soucis en tête comme je l’ai déjà dit. Dans quelques jours il doit assister au jubilé de son patron, l’irascible commissaire Hérion, et auparavant se plier à une séance d’entraînement formation, le genre de chose qui l’horripile. Alors il se venge en dégustant ses briques de jus de pomme, alors que ses collègues carburent à la caféine et parfois aux amphétamines, mais c’est du jus de pomme cuvée spéciale, en provenance directe d’une bouteille de vodka qu’il transvase. Heureusement, il existe un petit coin de ciel bleu dans son existence grise et qui se manifeste sous le doux prénom de Blanche. Celle-ci occupait précédemment le logement où il vit et grâce à sa propriétaire il fait la connaissance de la jeune femme qui se révèle charmante et même plus.
Que devient Catawoman, me demanderez-vous avec juste raison ? Il pense à sa mère, il écoute Anne Vanderlove en boucle, la chanteuse préférée de sa mère, il se connecte sur le site Grief.com car il s’identifie à sa mère décédée. Mater Dolorosa comme son père l’appelait avant qu’il quitte le foyer. Sa mère qui accumulait tous les malheurs du monde dans sa tête, qui se rendait malade à cause des infos. Qui s’est autodétruite. Alors Catawoman recueille sur Grief.com les doléances de ceux qui subissent le joug des autres. Il y a Manu, qui est harcelé, battu, racketté par un collègue de travail, Antigone, qui harcelée par un proviseur de lycée s’est défenestrée et vit maintenant en chaise roulante, et Duke qui affirme devoir subir les assauts de son beau-père. Et d’être en possession d’une arme donne des idées à Catawoman. S’en servir bien évidemment pour réduire les souffrances des uns et des autres et les venger en laissant sur le lieu de son forfait une citation de Shakespeare. Puisque c’est à la mode.
Et comme si cela ne suffisait pas, il y a les gamins des rues, qui sont affiliés à l’une ou l’autre des bandes, comme Tim le poussin, ainsi surnommé parce qu’il est toujours habillé de jaune, et son chien Roland Garros, un pitbull qui mâchouille en permanence une vieille balle de tennis.
Le lecteur qui passe allègrement du Je du narrateur, en suivant les pérégrinations de Catawoman, au Il de l’enquêteur Franz Dieu perdu dans ses démêlés avec sa hiérarchie, son enquête, ses amours nouvelles et anciennes, il doit aller voir son ex, Noé, qui est aussi romancière et doit faire une lecture publique de son nouveau roman dans une librairie renommée. Il peut s’identifier au « héros » de cette histoire, suivre l’enquête du côté des policiers. Il frémit, ressent la peur en même temps que les protagonistes, il accompagne les divagations des différents personnages, a envie parfois de dire « attention danger », se prend au jeu, si c’en est un, et aimerait que tout se termine bien.
Jan Thirion nous offre une nouvelle facette de son talent, après la plongée historique dans les prémices de la guerre d’Indochine avec Soupe tonkinoise, ou la franche rigolade de Sextoy made in China. Jan Thirion bascule d’un univers à l’autre avec bonheur et pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.
Vous pouvez retrouver également le site des éditions Asgard
ici
Wynton MARSALIS : Lettres à un Jeune Musicien de Jazz. (avec Selwyn Seyfu Hinds ;). Marciac Editions.
Bon sang ne saurait mentir, affirme un proverbe. Wynton Marsalis ne déroge
pas à cette règle puisque fils d’Ellis Marsalis,
pianiste-compositeur-professeur de jazz, il est devenu lui-même musicien-compositeur-professeur de musique, tout comme ses frères d’ailleurs. Trompettiste mondialement reconnu, il œuvre aussi
bien dans la musique classique que dans le jazz. Mais c’est également un pédagogue averti dont les conseils sont toujours empreints de sagesse.
Dans Lettres à un Jeune Musicien de Jazz, il déclame dix règles primordiales à observer, distillant ses recommandations sans fatuité, sans suffisance, sans cet autoritarisme de l’éducateur sûr de son fait et voulant à tout prix que l’élève s’y conforme. Il édicte avec sagesse ce que tout musicien, et au-delà ce que tout être humain désireux d’aborder un travail artistique, se doit de respecter. Il élabore judicieusement ses avis empruntant à son vécu, se référant souvent à ses maîtres en lesquels il se reconnait, diluant dans ses lettres ses expériences à l’aide d’anecdotes. « Il y a beaucoup de jeunes qui viennent suivre mes cours, et invariablement je m’aperçois que leurs professeurs leur ont donné des instructions très rigides. Des choses qu’ils doivent faire, une certaine façon de penser, et je les plains ».
Il démontre que celui qui ne veut pas se conformer à un minimum de résolutions constructives ne pourra jamais s’affirmer dans la branche dans laquelle il veut se faire connaître et reconnaître. Et pour cela il insiste sur quelques règles à observer. Patience, Persévérance sont ses mots clés avec en prime celui de Productif. Il explique avec simplicité ce qui lui semble être de bons sens, sans taper du poing sur la table comme des enseignants arrogants. « Trop souvent nous voulons accomplir plusieurs choses, et parfois ces choses sont en conflit. C’est une lutte jusque là, à la frontière des trois grands faire : ce que tu es capable de faire, ce que tu devrais faire, et ce que tu veux faire. Lorsque les trois faire arrivent à s’aligner, tout va bien. Mais en général ils se bagarrent, alors il ne tient qu’à toi de les réconcilier, et c’est ici que la patience, la persévérance et la productivité entrent en scène ».
Il se conduit comme un grand frère. L’échange épistolaire avec un certain Anthony l’amène également à réfléchir : « Notre conversation juste avant la tournée m’a amené à réfléchir aux routes. Cette route sur laquelle je suis, cette tournée en bus dans lequel je serai pour les prochaines semaines, et la route sur laquelle tu marches en apprenant cet art. Tu sembles éprouver si profondément l’envie de comprendre, tu as soulevé tant de questions dans ta première lettre ! Cette curiosité te sera bénéfique, mais fais attention qu’elle ne te mène pas vers la frustration. Les réponses ne surgiront pas comme ça toutes seules, parce que lorsque tu apprends la musique, tu dois prendre en compte le contexte, afin de pouvoir comprendre beaucoup de choses ». Comme le lecteur peut le constater, Wynton Marsalis n’impose pas, il suggère avec doigté. Plus loin il écrit, en se référent à Coltrane et Bill Coleman, en posant des questions primordiales à tout musicien qui se respecte : « Mais devrions-nous tendre vers une expression encore plus élitiste, une expression que très peu de gens pourraient comprendre ? Ou bien, devrions-nous nous diriger vers ce qui est plus commercial, une expression qui serait à la portée de beaucoup plus de gens. Quels sont nos objectifs ? Comment voulons-nous exprimer notre liberté ? Et à ce propos, où se trouve notre responsabilité artistique ? Ecoutes Anthony, ces questions n’ont pas de bonnes ou de mauvaises réponses, je veux juste que tu y réfléchisses ? ».
Dix lettres, écrites entre le 4 juin 2003 et le 28 septembre de la même année, avec des têtes de chapitres comme : L’Humilité, Parler des Règles et Chanter la Liberté, Jouer du Jazz, L’Arrogance de ton Statut, Musique et Moralité… Autant de principes qui donnent à son correspondant la possibilité de trouver sa voix et sa voie. Mais il n’a garde d’oublier tous ceux qui lui ont donné le goût du Jazz, ceux qui ont compté dans sa carrière, ceux qui l’ont influencé tout en lui permettant de s’affranchir des contraintes universitaires ou de s’en imposer, des contraintes, afin de toujours progresser : Duke Ellington, Art Blakey avec lequel il a joué dans la formation des Jazz Messengers, et surtout Charlie Parker.
Cette œuvre épistolaire dont le titre d’origine est To a Young Jazz
Musician Letters from the Road, a été publié aux USA en 2005 et a été traduite par Ghislaine Salgado, présidente de la toute jeune maison d’édition Marciac Editions. Un de ses objectifs est de permettre la publication d'ouvrages culturels et artistiques et le choix de la publication
de ce livre ne doit rien au hasard. En effet Wynton Marsalis est le charismatique parrain du festival Jazz in Marciac, qui se déroule actuellement, c'est-à-dire du 29 juillet au 15 aout. Vous
pouvez en retrouver la programmation sur le site de Jazz in Marciac. La revue JazzMagazine du mois d’août, n° 628, présente un article fort
intéressant Marciac Story, l’incroyable aventure du festival gersois. Et au détour du
reportage, vous pourrez découvrir une photo montrant les rangs de pieds de vigne de Saint Mont dédiés chacun à un jazzman venu jouer à Marciac. Et en bonne place, entre Oscar Peterson et Michel
Pettruciani, figure Wynton Marsalis
Je terminerai, et pourtant il y a encore tellement de choses à dire concernant cet ouvrage, le festival et Wynton Marsalis, en affirmant sans vergogne que ce document devrait s’imposer naturellement comme la Bible du jeune musicien désireux, peut-être pas d’atteindre les sommets mais au moins de se faire un nom, de progresser constamment en suivant quelques règles toutes simples et de bon sens, ainsi qu’aux musiciens confirmés. Mais également à tous ceux qui, comme moi, ne sont pas musiciens, mais amateurs de jazz désirant mieux appréhender cette musique diverse, variée et riche.
Cet ouvrage est en vente à Marciac, dans les bonnes librairies du Sud-Ouest et sur Amazon.
Maïté BERNARD : Monsieur Madone. Collection Nouvelles voix, Editions Pocket N° 14527.
Tout comme il existe différentes catégories d’appellation, non contrôlées,
de la gent féminine, genre la Madone et la Putain,
la Marie couche-toi là, la Vierge, la Sainte-Nitouche, la Chienne, la Petite Salope, la Traînée, la gent masculine pourrait être affublée, elle aussi, de ce genre de qualificatif. Et à Hugo qui
lui avait appris ces distinctions, Clémentine avait ainsi surnommé son amant Monsieur Madone.
Reporter photographe, habituée aux longs déplacements, surtout dans les coins du monde au sévit la guerre, Clémentine est à Versailles en compagnie d’un collègue, afin de prendre des clichés exclusifs de Brad et Angelina. Ses derniers reportages n’ont guère été convaincants, surtout celui réalisé au Darfour. Manque d’âme. Et puis, alors qu’elle repart, elle ressent une brusque impulsion. Celle d’aller dire bonjour à Stéphan et Béatrice, les parents de Hugo qu’elle n’a pas vu depuis des années.
Hugo, alias Monsieur Madone, était médecin et Clémentine l’avait connu alors qu’il soignait des malades dans une ONG, Avigolfe. Il se battait depuis des années contre l’état français pour défendre les militaires revenus malades de la guerre du Golfe. Clémentine partait souvent sur le terrain, photographiant le désespoir, la détresse humaine. Le jour où elle devait revenir d’Afghanistan, Monsieur Madone s’est suicidé, dans le studio qu’il occupait au dessus de chez ses parents. Ébranlé par le syndrome du Golfe, affection non reconnue, il était atteint d’un cancer du foie, un cancer du poumon et d’une leucémie. Pendant des années, cinq, Clémentine n’avait pas revu les parents de Monsieur Madone, correspondant tout juste avec eux, parfois.
Ce retour est accueilli avec joie par Brigitte et Stefan, ainsi que par Victoire et Nicolas, la sœur et le frère de Monsieur Madone. Après le repas, elle se promène en compagnie de Nicolas dans les jardins du château. Les touristes sont peu nombreux et ils peuvent ressasser à loisir les journées de bonheur, les moments exaltants qu’elle a vécus avant que tout s’effiloche. L’amitié, la tendresse, les rires aussi parfois, de vrais rires pas des rictus forcés. Tout est propice à devenir des instants de complicité. L’absent est toujours là, de façon différente, dans leur cœur, dans leur tête. Il les surveille, les protège, leur fait entrevoir un pan de ciel bleu qui ne demande qu’à s’agrandir.
Selon sa propre sensibilité le lecteur pourra qualifier ce roman de roman noir ou de roman sentimental, une Harlequinade déguisée. Pour moi, il s’agit d’un roman sur l’amour, la mort, l’absence, la dignité, le respect de soi et des autres. Le geste de Hugo est significatif. Au lieu de traîner quelques mois, de se voir devenir une loque grabataire et infliger un spectacle affligeant à ses proches, il préfère couper le cordon brutalement. Un livre profondément humaniste qui est aussi celui de l’espoir.