Il s'est éteint comme il a vécu, dans la discrétion, début novembre 1997. Et surtout n'allez pas chercher
son nom dans les divers dictionnaires, histoire ou panorama du roman policier, il n'y figure pas. Si vous compulsez "L'histoire du roman policier" de Jean Bourdier,
paru en septembre 1966 chez De Fallois, "Les Maîtres du roman
policer de Robert Deleuze publié par Bordas en 1991, "Le Panorama du Polar français contemporain" de Maurice Périsset édité en 1986 aux éditions de l'Instant, Le Polar de Denis Fernandez
Recatala, MA éditions 1986, ou encore "Le roman noir français" de Jean-Paul Schweighaeuser, Presses Universitaires de France en 1984, vous ne lirez pas une seule fois le nom d'André Lay. Il
n'apparaît qu'une fois dans "Le roman criminel" de Stefano Benvenuti, Giani Rizzoni et Michel Lebrun (L'Atalante - 1982). C'est mieux que rien. Seul "Le guide du polar" sous-titré "histoire du
roman policier français", signé par Michel Lebrun et Jean Paul Schweighaeuser, édité par Syros en 1987, lui consacre une notule de quelques lignes, précisant qu'au nombre de volumes il dépassait,
à l'époque dans cette collection, Peter Randa (décédé en 1979) et San Antonio. Cet article a été écrit pour la revue 813, en hommage à André Lay et depuis, heureusement, le
DILIPO de Claude Mesplède a également réparé cet oubli.
Et pourtant ! Pendant un plus de trente ans, avec près de 140 romans à son actif, André Lay a été une
figure marquante de la collection Spécial Police et un pur produit Fleuve Noir. Avec l'arrêt de celle-ci en 1987, il prendra sa retraite, bon gré, mal gré. Une restructuration qui l'obligera à
garder dans ses tiroirs trois manuscrits. Il n'aura dérogé que deux fois à Spécial Police, la première en écrivant en 1956, l'année de ses débuts, un roman d'espionnage (Les étoiles
s'éteignent) pour la collection du même nom sous le numéro 98. La seconde en prenant le pseudonyme d'A. B. St. Maur pour écrire Haute voltige (éd. Atlantic).
De son véritable nom André Boulay, André Lay est né le 26 mai 1924 à Saint Maur dans le Val de Marne. Fils
de boucher, il a travaillé de 17 à 19 ans dans une usine d'abattage du côté d'Aubervilliers. Une profession et un lieu qui ignoraient tout autant la souffrance animale qu'humaine. A l'instar de
son confrère en littérature policière, Gilles-Maurice Dumoulin, c'était un fan de Trénet et il écrivit et composa près de cinq cents chansons fantaisistes. Puis il devint apprenti-menuisier près
de Nemours, fabriquant des cercueils et enterrant lui-même les morts. A la libération, changement de registre. Il entre comme rédacteur au ministère de la Guerre, qui devint plus tard ministère
de la Défense Nationale. Une sinécure qui lui permet de revenir à ses premières amours et d'écrire plus de deux mille poèmes de trente lignes en deux ans. La revue à laquelle il les vendait
interrompant sa parution, il cesse d'écrire. Et il redevient boucher. Comme le virus de l'écriture le démange, il s'attelle à la rédaction de romans policiers. L'après-midi. Le matin étant
réservé à son étalage de boucherie qu'il promène sur les marchés de Saint Maur et de la Varenne. Un étonnant partage du temps qui fait dire à ses clientes qu'il est boucher le matin et assassin
l'après-midi. Devant le succès de ses ventes et sa production abondante, il ne se consacrera bientôt plus qu'au seul métier d'écrivain.
Dans la préface d'un volume publié par le Cercle Européen du Livre en 1971 et rééditant trois de ses romans
: De vice à trépas (SP N°536), Cette mort qui nous guette (SP N°514) et L'oraison du plus fort (SP N°584), Boileau-Narcejac écrivent :
"Avoir publié quelque cinquante romans en quinze ans est loin d'être, en notre temps de production littéraire accélérée, quelque chose d'exceptionnel, et nombreux sont les confrères d'André
Lay qui ont égalé et même dépassé cette performance. Sans vouloir en rien diminuer leur mérite, nous soulignerons cependant que ces prolifiques auteurs jouissent quasiment tous du précieux
privilège de pouvoir se consacrer à leur profession d'écrivain.
André Lay, lui, exerce un second métier. Et qui suffirait largement à remplir les journées d'un autre
homme. Non seulement il tient la plume, mais un couteau. Levé à cinq heures du matin, il se partage entre les Halles et les marchés de la banlieue parisienne. C'est en découpant beefsteaks et
escalopes qu'il construit ses romans et durant des heures les plus souvent dérobées au sommeil qu'il les écrit. A une époque où tant de gens répugnent à l'effort (tout en se
révolta
nt contre un sort inclément), cet exemple
d'énergie et de ténacité valait d'être cité. Quant aux qualités du romancier, qualités qui, après lui avoir depuis longtemps acquis un vaste public, attirent aujourd'hui sur André Lay la
profitable attention des producteurs de films, nous laissons au lecteur du présent recueil l'agrément de les découvrir ou les redécouvrir. Tout dernièrement, André Lay nous confiait son intention
de "lâcher la boucherie", le cumul excédant aujourd'hui ses forces. Mais il s'empressa d'ajouter que, quels que soient les promesses ou les arguments qu'on pourrait lui prodiguer, il n'écrirait
pas, pour autant, une ligne de plus par mois, afin que ne risquât pas de devenir un pensum ce qui, pour les autres comme pour lui-même, doit demeurer un plaisir. Cet exemple aussi valait d'être
cité".
Son premier roman, "Le Diable est au fond du sac" (SP N° 88 - 1956) ressemble à l'univers
des romanciers noirs américains. La ville est anonyme, même si l'on sait qu'il s'agit de Paris, et le héros se conduit un peu en imbécile, gardant par-devers lui des informations et des objets,
se refusant de les communiquer au policier. Expert en automobiles, Devers est dépêché par son patron sur les lieux d'un accident mettant en cause deux véhicules. Arrivé sur place il apprend que
la conductrice d'une des autos a été transportée à l'hôpital, les occupants de l'autre engin s'étant enfuis. Judith, la blessée, lui demande de récupérer un sac. Il découvre dans le réticule des
diamants qu'il empoche. Coincé entre policiers et truands, il pense pouvoir mener sa barque seul, et lorsqu'il sera aux abois, il se retrouvera avec sur le dos quelques meurtres. Il est
emprisonné, malgré ses dénégations, et promis à l'échafaud. L'épilogue joue avec les nerfs. Au moment où l'on pense qu'il va enfin pouvoir s'en sortir, le couperet est déjà tombé.
Son dernier roman "Les bonnes intentions" (SP n° 2067 - 1987) lui aussi emprunte à la
facture classique : Vincent Tavernier, est un quadragénaire célibataire heureux. Son commerce marche bien, secondé efficacement par Suzanne, sa vendeuse. Il possède pavillon, yacht, mène une vie
facile. Un matin, glissée parmi les prospectus publicitaires, il reçoit une lettre émanant d'une jeune femme qu'il a connu un an auparavant. Souvenirs et nostalgie se bousculent et il décide de
la rejoindre près de Toulon où elle tient un magasin de parfumerie avec sa cousine Béatrice. Lorsqu'il arrive sur place, il apprend le décès de la je
une femme dans un accident de la circulation. Accident ? Hum !
Certains faits viennent infirmer cette version et il décide d'aller à la recherche d'une vérité qui peut faire mal.
C'est dans l'écriture de ses romans noirs qu'André Lay s'est montré le plus convaincant. Il n'a pu
toutefois échapper à une mode de personnages récurrents, à la limite de la parodie. C'est ainsi qu'il mettra en scène le commissaire Vallespi, dans une série de dix-neufs tribulations loufoques
et contera les aventures de Helmet Straders et du shérif Garrett dans vingt et un romans. Malgré le peu de cas suscité auprès des critiques par son œuvre, André Lay est un “ petit
maître ” de la littérature policière, dont les ouvrages tiennent la route, le but principal, faire passer un bon moment au lecteur, étant atteint.
Florilège critique :
Panique à fleur de peau (Spécial Police N° 224): la première partie du roman est bonne, mais la seconde traîne et la chute finale ne
constitue pas à vrai dire une surprise (I. Maslowski. M.M. 152; septembre 1960).
La meilleure des références restant toutefois l'Almanach de Michel Lebrun, je ne peux résister au plaisir
de vous proposer quelques-unes des appréciations dont Michel Lebrun avait le secret :
Assassin chéri (Spécial Police N°1460 - 1979): Avec une rare économie de moyens, sans effets spectaculaires, Lay réussit à
provoquer, par la simplicité même du récit, une tension grandissante. C'est un entracte heureux, et un bon bouquin. (Almanach du crime 1980)
Meurtre en pantoufles (SP 1527 - 1979) : André Lay, de temps à autre, s'offre un entracte dans sa série "Shérif" et revient au roman noir
de ses débuts. Il devrait le faire plus souvent. (ADC 1981)
La bonté du diable (SP 1555 - 1980) : Excellent roman, bâti en flash-back, et doté d'une chute particulièrement
savoureuse pour les amateurs de fins amorales. (Idem)
De soufre et d'encens (SP 1877 - 1984) : Une fois de plus les vieux pro da
ment le pion aux "bruyantes starlettes du néo-polar" - comme les a
qualifiés Manchettes - et je ne changerai pas mon bidon de Lay contre deux barils de Fajardie. (Année du Polar - 1985)
Appelle-moi shérif (SP 1933 - 1985) : André Lay, utilisant sa facilité naturelle, donne à son public ce qu'il attend : des
divertissements pas compliqués, écrits d'une plume alerte et paillarde. (AdP 1986)
Un enfer glacé (SP 1997 - 1986) : André Lay, vieux routier, connaît toutes les ruses du polar, et réussit à nous
surprendre au moment précis où nous nous y attendons... mais autrement. Et la chute, pour être dure, n'en est pas moins superbe (AdP 1987).
Je me garderai bien d'émettre, en conclusion, un jugement quel qu'il soit, sur la vie et l'œuvre d'André
Lay, ne l'ayant connu qu'à travers son œuvre. Et puis d'autres le font tellement "mieux", recherchant dans la vie d'autrui le crapaud qui peut dénaturer le diamant. Aussi je me contenterai de
signaler cette petite curiosité à l'égard des collectionneurs : le numéro 316 de la collection Spécial Police, titré "La mort en douce" possède deux auteurs : en couverture figure le nom d'André Lay. En page 6, le véritable
auteur est démasqué : Alain Page. A vos bouquinistes !
Et naturellement vous pouvez découvrir un peu plus les romans d'André Lay chez Action-Supense.