Christian Roux : Kadogos. Rivages/Noir N° 479. Editions Rivages.
Qu’est-ce qu’un Kadogo ? La signification de ce titre énigmatique trottinait dans ma tête jusqu’à ce que, enfin, la
solution m’apparût au détour d’une page. Un kadogo, c’est une petite chose, une chose sans importance en swahili. C’est le nom donné aux enfants soldats en Afrique subsaharienne. Dès lors je
pouvais poursuivre ma lecture en toute sérénité. Une lecture normale, qui débute au premier mot à gauche de la première page jusqu’au dernier mot à droite de la dernière page. Car il existe une
autre forme de lecture suggérée par le diabolique Christian Roux.
Mais comme il n’y a pas de sommaire je n’ai pas osé, de peur de me perdre
dans les méandres des chapitres.
Trois personnages ou groupes de personnages dont le destin va se percuter dans une trajectoire en dents de scie, avec fulgurance, comme trois éclairs qui se télescoperaient. D’abord Marnie, qui officie pour le bien des familles. Sa dernière mission, supprimer en douceur un patient en phase terminale dans une clinique près de Rambouillet, clinique dont accessoirement il est propriétaire. Mais elle ne pensait pas retrouver sa commanditaire, Catherine Bermann, la belle-fille du défunt, assassinée, atrocement mutilée, ainsi que ses jardiniers et gardiens. Eustache Lerne, officier de police, est chargé de l’enquête qui s’avère délicate d’autant que des événements imprévus se greffent sur cette histoire à priori incompréhensible. Le cadavre du vieux monsieur est retrouvé dans le parc de la clinique, éviscéré et non loin de son cadavre gît celui d’un jeune noir. Et que viennent faire là dedans ces jeunes kadogos, qui ont pour noms Cobra le Dur, Zig la Folle, Tigre affamé, La Mort dans les Yeux ou encore Gyap ? Chacun de leur côté, Marnie et Eustache vont tenter de cerner la vérité tout en essayant de gérer leur vie privée. Marnie hérite d’une étrange compagne, tandis que Eustache qui a recueilli un gamin perturbé, est bien embêté par le comportement renfermé et vindicatif de celui-ci. Heureusement il est aidé dans ses recherches par une spécialiste de la police scientifique, ancienne membre des ONG ayant travaillé en Afrique et qui en garde des traces indélébiles.
Traitant de sujets sensibles comme l’euthanasie, les abus sexuels, les guerres en général et guerres tribales en particulier, guerres tribales dont le nom a bon dos puisque fomentées par des politiques et des lobbies mercantiles, Christian Roux ne joue pas avec les sentiments, ne grattant pas la corde sensible avec faux effets de sensiblerie à bon compte. Il ne dénonce pas, ou si peu, il énonce des vérités que beaucoup voudraient voir recouvertes d’un voile pudique. Il apporte sa vision, sa touche, sa sensibilité, sa fougue humaniste et un bon sens dénué de démagogie, sans tomber dans la grandiloquence de philosophes de bazars. Un roman puissant qui amène le lecteur à réfléchir sur certaines déclarations qui ne sont que de la poudre aux yeux jetée par des politiciens qui veulent se donner bonne conscience sans véritablement désirer réfléchir à la réalité.
Qu’était donc devenue Maï-Yann, cette petite sœur dont elle avait été séparée ? Heureusement Hervé Jaouen revient sur cette partie occultée de l’histoire et nous retrouvons donc la
gamine âgée de dix ans accompagnant une bonne sœur sur les quais de la gare de Quimper en partance pour un couvent de la Haute-Savoie. Un peu simplette, n’ayant pas la capacité de lire, d’écrire,
de coudre, elle passe ses premières années de postulante à effectuer des travaux d’entretien. C’est au potager qu’elle trouve une certaine sérénité, en compagnie du père Marius, un vieux bonhomme
qui les beaux jours venus monte de la vallée jusqu’au couvent à dos de cheval. Les saisons défilent, Maï-Yann grandit, le père Marius vieillit, jusqu’au jour où il décède. Il est remplacé par un
jeune homme, Bénito, apparenté à la mère supérieure. Un jour, il profite de Maï-Yann, vaguement consentante, puis quémandeuse. Elle n’est qu’un jouet qui ne se rend pas compte qu’elle est devenue
femme. Elle ne sait pas les conséquences que cela peut engendrer, mais la mère supérieure ne tarde pas à se rendre compte que la jeune fille est enceinte. Alors s’ourdit un projet que la gamine
subit sans réaliser. Un rapatriement est effectué en Bretagne et un mariage est arrangé avec un homme chevaleresque qui accepte d’héberger la parturiente et son futur enfant. Seulement, Maï-Yann,
que le besoin de satisfaire ses pulsions charnelles démange, ne trouve pas auprès de son mari l’extincteur capable de circonscrire son feu intérieur. C’est un handicapé du « pissou ».
Pourtant c’est un brave qui exerce les fonctions de bedeau dans la petite église du village et de rebouteux, se conduisant en philosophe, en sage que la solitude n’effrait pas. Sa jeunesse avait
connu bien des déboires, surtout lors du conseil de révision. Malgré son atrophie, aujourd’hui oubliée ou plutôt acceptée des paroissiens, c’est un homme considéré pour son courage et ses dons.
Alors partager sa couche avec une pécheresse ne l’ennuie pas plus que cela d’autant que son épouse apportait en dot, grâce à une donation des religieuses, un cheval, une charrette, une vache et
son petit, un fourneau à bois. Lorsque naît le petit Martial, il l’adopte. Maï-Yann qui au début acceptait de partager les taches ménagères se consacre uniquement à l’allaitement de son
« mabig», mais le printemps approchant les braises se réveillent et elle s’échappe afin de trouver un mâle susceptible de lui contenter le bas ventre. Le petit Martial devient un véritable
petit sauvageon, n’ayant aucune relation affective avec sa mère et trouvant en son père adoptif le soutien nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie comme sa génitrice.
Selon toutes vraisemblances un nouveau suicide avec comme point commun le SIG-Sauer, le bandeau de couleur, différente cette fois, le morceau de tissu gris sur le veston. Et si
cela ne suffisait pas un troisième trépassé est retrouvé dans un parking, Pamphile Bonfaloux. Les trois défuntés occupaient un poste en vue dans la société marseillaise, parfois très proche du
maire. Bizarrement leur décès était programmé dans le journal local, annoncé par la veuve, les enfants, la famille et un(e) certaine Baby Love. Manquaient la date de décès et celle des obsèques.
Pendant ce temps, Clovis, le héros récurrent des romans de Maurice Gouiran, est sollicité par Elodie, charmante jeune femme qui joue les intérimaires dans son lit, car son frère Paterne, installé
comme professeur à Strasbourg se serait ôté la vie à l’aide d’une arme à feu le jour du 1er de l’an. Premièrement il n’avait aucune raison de quitter notre bonne vieille terre, ensuite des traces
de poudre subsistaient sur sa main droite. Seul problème, Paterne était gaucher. Dans l’ordinateur de Paterne subsiste une vieille photo de classe avec huit condisciples vêtus de blouses grises.
En 1972, un anachronisme. Le lien est trouvé grâce à Raf, un policier qui renseigne pour le plaisir Clovis, et rejoint ce que notre héros va pouvoir confronter avec les informations recueillies
auprès d’Emma. Huit collégiens, âgés de dix sept ans environ, étaient internes dans un institut catholique marseillais dont l’aumônier, le père Sylvain, ancien de l’OAS et auparavant de l’ORAF,
Organisation de Résistance de l’Algérie Française, créé en 1956, honnissait les communistes, la gauche dans son ensemble et prônait les valeurs de l’extrême droite, fustigeant les ultra gauches.
Les huit condisciples auraient flirté avec le GUD, une émanation de l’association Occident. Lors d’un repas pris en compagnie d’Emma, qui vient d’être dessaisie de l’affaire par le juge
d’instruction au profit d’une vague enquête concernant un supposé attentat envers une ligne ferroviaire, et d’un des survivants de cet établissement, Philogène ils apprennent que les autres
condisciples se prénommaient Priam, décédé depuis, Philémon et Pancrace. Pendant qu’Emma et Clovis dissertent, Philogène prétextant une avarie de la prostate se rend aux toilettes où il est
retrouvé une balle dans la tête, l’arme à ses pieds. Cette affaire de P sent vraiment trop mauvais.
La mission des deux Etats-Uniens consiste
théoriquement en l’étude de l’écosystème de l’île qui durant la Seconde guerre mondiale a subi des largages de bombes, dont des explosifs au napalm, alors que les Allemands y régnaient en
maîtres. En compagnie de ses adjoints, Lerouyer qui possède une embarcation amarrée justement à Saint-Malo et connaît bien Cézembre, de Roberto, Leila et Cyndi, il part à l’assaut des éléments.
Car la tempête fait rage en ce 8 novembre et les conditions ne sont guère favorables pour la traversée qui se révèle houleuse. D’ailleurs les deux embarcations s’échouent non loin l’une de
l’autre et ils n’ont d’autre solution que de se réfugier au Barge’hôtel. Habituellement désert en cette période de l’année, le rafiot transformé en hôtel regorge de pensionnaires. Outre les
tenanciers, Léon, le grand-père, Marie-Line la fille et Noël le petit-fils de 18 ans, ainsi qu’une famille d’industriels venus en séminaire, les Monsiret, composée de cinq personnes dont la
fille, Daphnée. Ils se retrouvent tous bloqués sur ce lopin de terre et les moyens de communications sont défaillants. Les téléphones portables sont inopérants et Berty est le premier à regretter
cette lacune : Kolo doit lui transmettre la photo de la personne à abattre et s’il ne réalise pas son contrat c’est lui qui va se retrouver au boulevard des allongés. La situation est grave
mais pas désespérée, pensent-ils tous, sauf que Daphnée qui revient d’une petite promenade affirme avoir vu un Allemand, que des tirs de mitrailleuse se font entendre et qu’un Stuka survole
l’île. Un son qui ne peut être confondu avec les rafales de vent. Les mines enfouies lors des bombardements d’Août 1944 ne sont pas toutes neutralisées, les canons se dressent toujours fièrement
malgré la rouille, et les bunkers peuvent receler des pièges. Enfin l’ombre de Rommel plane sur ce morceau de terre ainsi que celle d’un nommé Ruhbescht, ancien de l’Africa Korps, décédé le 6
juin 1944 mais qui aurait enterré auparavant des diamants, en espérant peut-être qu’ils fassent des petits. Bref ce qui ne devait être pour chacun des pensionnaires qu’un week-end presque
tranquille se transforme en enfer bordé d’eau.
Le numéro 111 de la revue 813, l'Association des Amis des Littératures Policières vient de paraître. Voir l'excellente chronique de Yan sur son blog :
Le numéro double 55/56 de la revue Le Rocambole est consacré à l'oeuvre de Delly. Pour en savoir plus visiter ma chronique
La revue L'Indic N° 10 vient de paraître. Pour en connaitre le contenu
Le 
