Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 15:41
 

Christian Roux : Kadogos. Rivages/Noir N° 479. Editions Rivages.

Qu’est-ce qu’un Kadogo ? La signification de ce titre énigmatique trottinait dans ma tête jusqu’à ce que, enfin, la solution m’apparût au détour d’une page. Un kadogo, c’est une petite chose, une chose sans importance en swahili. C’est le nom donné aux enfants soldats en Afrique subsaharienne. Dès lors je pouvais poursuivre ma lecture en toute sérénité. Une lecture normale, qui débute au premier mot à gauche de la première page jusqu’au dernier mot à droite de la dernière page. Car il existe une autre forme de lecture suggérée par le diabolique Christian Roux. Mais comme il n’y a pas de sommaire je n’ai pas osé, de peur de me perdre dans les méandres des chapitres.

Trois personnages ou groupes de personnages dont le destin va se percuter dans une trajectoire en dents de scie, avec fulgurance, comme trois éclairs qui se télescoperaient. D’abord Marnie, qui officie pour le bien des familles. Sa dernière mission, supprimer en douceur un patient en phase terminale dans une clinique près de Rambouillet, clinique dont accessoirement il est propriétaire. Mais elle ne pensait pas retrouver sa commanditaire, Catherine Bermann, la belle-fille du défunt, assassinée, atrocement mutilée, ainsi que ses jardiniers et gardiens. Eustache Lerne, officier de police, est chargé de l’enquête qui s’avère délicate d’autant que des événements imprévus se greffent sur cette histoire à priori incompréhensible. Le cadavre du vieux monsieur est retrouvé dans le parc de la clinique, éviscéré et non loin de son cadavre gît celui d’un jeune noir. Et que viennent faire là dedans ces jeunes kadogos, qui ont pour noms Cobra le Dur, Zig la Folle, Tigre affamé, La Mort dans les Yeux ou encore Gyap ? Chacun de leur côté, Marnie et Eustache vont tenter de cerner la vérité tout en essayant de gérer leur vie privée. Marnie hérite d’une étrange compagne, tandis que Eustache qui a recueilli un gamin perturbé, est bien embêté par le comportement renfermé et vindicatif de celui-ci. Heureusement il est aidé dans ses recherches par une spécialiste de la police scientifique, ancienne membre des ONG ayant travaillé en Afrique et qui en garde des traces indélébiles.

Traitant de sujets sensibles comme l’euthanasie, les abus sexuels, les guerres en général et guerres tribales en particulier, guerres tribales dont le nom a bon dos puisque fomentées par des politiques et des lobbies mercantiles, Christian Roux ne joue pas avec les sentiments, ne grattant pas la corde sensible avec faux effets de sensiblerie à bon compte. Il ne dénonce pas, ou si peu, il énonce des vérités que beaucoup voudraient voir recouvertes d’un voile pudique. Il apporte sa vision, sa touche, sa sensibilité, sa fougue humaniste et un bon sens dénué de démagogie, sans tomber dans la grandiloquence de philosophes de bazars. Un roman puissant qui amène le lecteur à réfléchir sur certaines déclarations qui ne sont que de la poudre aux yeux jetée par des politiciens qui veulent se donner bonne conscience sans véritablement désirer réfléchir à la réalité.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Romans
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Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 14:42

Jean Contrucci : Le vampire de la rue des Pistoles. Editions Jean Claude Lattès.

Fils spirituel de Rouletabille, le personnage chéri (bibi) de Gaston Leroux, Raoul Signoret de Jean Contrucci honore la profession de journaliste reporter au Petit Provençal de Marseille. Sa Bonne Mère à lui, ce pourrait être son oncle Baruteau, chef de la Sûreté phocéenne, qui, lorsqu’un événement criminel se produit, ne manque pas d’en informer son neveu unique et préféré afin de damner le pion aux autres pisse copies et confrères de Raoul, mais également de pouvoir compter sur ses facultés d’enquêteur, par maintes fois éprouvées. En ce début du mois d’avril 1907, Eugène Baruteau est d’une humeur de chien. Le président du conseil et ministre de l’Intérieur, Georges Clemenceau alias le Tigre, a promis d’augmenter les effectifs de police ainsi qu’une enveloppe supplémentaire à condition que les résultats soient probants, et que tous les planqués justifient leur rémunération.. Ce qui n’est pas gagné d’avance, d’autant qu’une promesse, ce n’est qu’une promesse qui peut vite être enterrée. L’intrusion de Raoul Signoret dans son antre adoucit quelque peu ses propos d’autant qu’une affaire toute chaude vient d’être déposée sur son bureau. Un jeune garçon, un peu benêt, se rendant de nuit au travail, a cru voir un fantôme acagnardé à un mur et deux hommes s’enfuir. Une version corroborée par des témoins mais il s’avère que le fantôme n’est que le cadavre d’un homme enveloppé dans une sorte de voile blanc. Mais ce n’est pas un cadavre normal. Son abdomen a été recousu, ses cheveux ont été rasés en partie et il porte des traces de scarifications. De plus l’autopsie décèle l’ablation d’une partie du foie. Une enquête rapide et quelques renseignements fournis par des prostituées permettent de mettre un nom sur cette dépouille. Il s’agirait d’un soi-disant guérisseur qui se fait appeler Cléophas, surnommé également l’Empirique. Il exerçait ses activités médicales selon un rite particulier, à l’aide de sang humain, le sien d’après les racontars, et des prélèvements pileux, et suivant ses patients il se montrait altruiste ou fortement intéressé par des dons de bijoux et autres babioles de valeur. Quelqu’un en définitive de guère recommandable ce qui n’empêche pas Raoul de s’interroger sur les motivations de l’assassin. D’autant que la mère maquerelle des prostituées en question et deux filles de joie se font trucider comme par hasard. Du pain sur la planche pour Raoul qui tombe de Charybde en Scylla ou plutôt de Massalia en Phrygie. Heureusement il trouve en Tino, un camarade d’enfance perdu de vue depuis des années devenu plombier-zingueur, ainsi qu’avec Néné le coiffeur, des assistants précieux pour mener à bien cette enquête.

Si l’histoire, inspirée d’un événement réel mais non élucidé, est prenante, ce sont les petits à-côtés qui en donnent la saveur. Si dans ses précédents ouvrages Jean Contrucci, par le biais de dialogues entre deux personnages d’opinions totalement différentes ce qui lui permet de rester en retrait tout en faisant un clin d’œil au lecteur, nous invitait à réfléchir sur les “ bienfaits ” de la colonisation ou la charité chrétienne, à savoir qui de l’athée, de l’agnostique ou du croyant limite bigot, du socialiste et de l’homme de droite, pratique le mieux la philanthropie. Dans cet ouvrage Jean Contrucci aborde les thèmes de la ségrégation, de l’ostracisme, du racisme. Ainsi pages 164 et 165, Raoul dit à Thomas, jeune garçon d’origine allemande qu’il a recueilli et a été en butte aux malveillances notamment d’un enseignant : “ Si tu disais d’où tu viens, tu serais bientôt confronté à la malignité de ceux qui préfèrent rabaisser les autres  plutôt qu’avoir à prouver qu’ils sont meilleurs qu’eux. Il y aurait toujours quelqu’un pour te traiter de “ sale Boche ” en oubliant que son père, on lui disait peut-être “ sale Babi (Italien) ”, “ sale Bicot ” ou “ Arménien, tête de chien ”. Je ne veux pas que le garçon qui porte mon nom, et que je considère comme mon fils, soit malheureux à cause de ça. Il faut être plus intelligent qu’eux, mon Thomas. Ne pas entrer dans leur jeu, surtout, ils il ne demandent pas mieux. Tu leur donnerais des raisons de te haïr. Comme tu ne peux pas empêcher la sottise universelle de gangrener les têtes, il faut te protéger ”. Mais ce n’est pas le seul exemple que j’aurais pu extraire de ce roman qui se révèle humaniste sans tomber dans la leçon de morale exagérée et démagogique. En bonus, les premiers lecteurs de ce roman se verront remettre un petit opuscule fort intéressant, Le Marseille de Raoul Signoret, dans lequel Jean Contrucci revient sur les différents quartiers dans lesquels Raoul Signoret a enquêté, le tout agrémenté de photos d’époque. A lui seul ce livret vaut le détour.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Romans
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 15:07
 

Noël BALEN : L’odyssée du jazz. Nouvelle édition. Editions Liana Lévy.

Si comme moi, vous recevez à Noël des cadeaux qui ne vous font particulièrement bondir de joie au plafond, je vous suggère d’inciter vos amis, vos proches, vos parents à vous offrir ce copieux ouvrage de Noël (ça ne s’invente pas !) Balen. 800 pages bourrées d’infos avec des bonus indispensables comme ce compact disc comportant 20 titres éclectiques sur lequel se côtoient des artistes de tendances diverses, d’époques différentes, en cohésion avec la progression de la lecture du texte et en concordance avec les chapitres développés d’une façon rigoureuse et attrayante. Il existe plusieurs façons d’aborder un tel ouvrage copieux. Commencer par la première page et finir par la fin, méthode classique. Ou mieux, d’une façon plus ludique, se précipiter sur l’index, afin de rechercher la fiche de tel ou tel musicien, se jeter avidement sur la discographie, la vidéographie,ou piocher, grappiller au hasard des pages, compulser plus précisément tel ou tel chapitre qui semble le plus attrayant selon sa propre sensibilité musicale, sans oublier d’apprécier l’indispensable iconographie. Ayant procédé selon la seconde méthode de lecture, j’ai été déçu de ne trouver le nom de Claude Luther qu’à deux reprises, glissé entre ceux de musiciens accompagnateurs. Mais Noël Balen avait prévu cette frustration, précisant dans son avant-propos « Combien de héros obscurs, de partenaires oubliés, de seconds couteaux dans l’ombre des premières lames, d’artisans consciencieux et de bâtisseurs discrets, combien de musiciens qui ne seront pas cités ou se verront à peine mentionnés dans les pages suivantes ? Il ne pouvait malheureusement en être autrement sous peine d’assener une somme encyclopédique et fastidieuse. La clarté et la simplicité étaient au pris de cette injustice ». Au moins je ne peux que reconnaître une objectivité et une honnêteté auprès du lecteur amateur éclairé ou non. Petit aparté, Monsieur Balen, et si vous écriviez une odyssée du jazz français ? Revenons à cet ouvrage qui ne se limite pas à des généralités souvent émises dans les essais consacrés aux origines de cette musique devenue universelle, multiple, complexe. En effet l’auteur ne se contente pas de considérations trop souvent évoquées sur les planteurs de Louisiane et états limitrophes mais débute son odyssée de la conquête de l’Amérique et de l’importation massive d’Africains, de « Bois d’ébène », en Amérique du Sud, aux Antilles puis dans les états du sud des Etats-Unis, afin de pallier le manque de main d’œuvre, les indigènes ayant été décimés par les invasions, les maladies, les génocides. Quelques pages qui éclairent ce contexte douloureux toujours d’actualité, une petite partie de l’humanité imposant sa force, sa loi, ses religions, mais je m’égare. Du negro spiritual et gospel song au rhythm’n blues, soul music et funk et rap, en passant par le blues, le ragtime, le new orleans, le swing le be-bop, le free jazz, le jazz fusion, tout est passé à la moulinette, tout est disséqué, tout est expliqué, avec de très nombreuses fiches d’artistes qui revivent sous les doigts passionnés de l’auteur. Un ouvrage didactique, sobre, sérieux, concis, dense qui ne manque pourtant pas de lyrisme. Les artistes, renommés ou petits maîtres, souvent oubliés alors qu’ils participent à la vie du band, de l’orchestre, de la formation, apportant un soutien au soliste, au leader, sont présentés avec rigueur, sans emphase mais aussi sans opprobre, sans déni. Une justesse de ton qui reconnait les faiblesses mais également les valeurs, et alors que souvent j’ai lu des ouvrages dans lesquels, par exemple, Lil Hardin, la pianiste qu’épousa Louis Armstrong, jouait comme un pied, ce dont je n’avais pas été convaincu ou choqué en écoutant les enregistrements réédités, ici Noël Balen lui trouve au moins deux qualités : honnête musicienne et femme de caractère dont l’influence fut capitale sur la carrière du trompettiste. Milton Mezz Mezzrow, trop souvent décrié, alors que Noël Balen lui concède de modestes talents de musicien, ce qui ne dérangeait pas forcément Sidney Bechet puisque à plusieurs reprises il fit appel à lui dans ses formations, ou encore Zutty Singleton, le batteur vieux compagnon de route de Sidney Bechet qui lui aussi est trop souvent négligé (Ah ce merveilleux morceau que Drum Face  que j’ai découvert à la fin des années 60 dans une compilation !). Et les références à ces sidemen obscurs ne manquent pas.

Un ouvrage indispensable à placer près de sa collection de compact disc ou des ses vinyles, bonnes vieilles galettes 33 tours et pourquoi pas 78 tours, et à compulser, consulter, feuilleter fréquemment, avec toujours un plaisir renouvelé, à la recherche de la moindre information qui décuplera l’enchantement auditif.
Par Paul Maugendre - Publié dans : Jazz
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 14:36
Franck MEDIONI : Miles Davis ; 80 musiciens de jazz témoignent. Editions Actes Sud.

Miles Davis a fait l’objet de très nombreux articles dans des revues spécialisées - la dernière étant consacrée à 1981-1991, retour sur une décennie controversée dans Jazz Magazine/Jazz Man N° 606 de septembre 2009- ainsi que de nombreux ouvrages dont Miles Davis par Quincy Troupe au Castor Astral, Miles par Alain Gerber chez Fayard ou encore dans des études sur le jazz trop nombreuses à répertorier. Alors pourquoi un nouvel opus sur ce musicien qui a su s’échapper de la bulle jazz, à l’instar de Louis Armstrong, Duke Ellington, Stéphane Grapelli, Django Reinhardt ou encore Sydney Bechet pour atteindre un public plus large, populaire. Non ce n’est pas un ouvrage de plus consacré à Miles Davis mais un hommage orchestré par Franck Médioni, protéiforme du jazz. En recueillant les témoignages de 80 musiciens qui ont côtoyé “ Le Prince des Ténèbres ”, qui ont subi son influence musicale, Franck Médioni fait œuvre pie car qui mieux que ceux qui gravitent à l’intérieur de la sphère peuvent parler d’un de leur confrère, d’un de leur collègue, d’un de leur pair, d’un mentor, à fortiori d’un ami. De A comme Ralph Alessi, trompettiste américain né en Californie en 1963, jusqu’à Z comme Mike Zwerin, tromboniste engagé dans le nonette de Miles Davis en 1948 à l’âge de 18 ans, en passant par Jean-Louis Chautemps, Manu Dibango, Herbie Hancock, Roy Haynes, Joe Lovano, Pierre Michelot, Aldo Romano, Waune Shorter, Henri Texier, René Urtreger (qui participa à l’enregistrement de la musique du film Ascenseur pour l’échafaud), 8o textes qui ne se veulent pas apologiques à outrance, mais égrènent les souvenirs que ces instrumentistes gardent des contacts professionnels et/ou amicaux qu’ils ont pu avoir avec Miles Davis. Il se dégage de ces témoignages une admiration certaine mais aussi une reconnaissance souvent émouvante et dénuée d’obséquiosité. Les leçons de musique, de son (pour certains la fameuse note bleue), initiées en jouant à côté de Miles, en écoutant ses enregistrements ou lors de ses concerts, tel Paolo Fresu qui utilise la sourdine comme Miles, mais ne considère pas qu’il en possède le son, malgré les avis de critiques éclairés. Rick Margitza, qui a joué durant six semaines avec Miles en 1989 en tournée se souvient de cette période “ J’avais peur, mais j’étais aussi très excité de jouer. J’étais jeune, alors, j’ai trop joué. Avec Miles, il fallait être très attentif, le regarder et attendre qu’il vous donne le signal pour prendre un solo. Cela ne m’est pas arrivé souvent mais, quelquefois, il m’a fait arrêter en plein milieu d’un solo. En fait, Miles ne disait presque rien, mais lorsqu’il disait quelque chose, cela pouvait mal se passer ”. Et d’ajouter “ Miles était très gentil. Il était très drôle et très sec, et il pouvait être sarcastique. Il pouvait être très drôle, mais il pouvait être aussi très cassant ”. Pour Manu Dibango “ Miles, plus que la technique, c’est la musicalité profonde ”, et il explore une autre facette, celle du racisme aux Etats-Unis, proposant cette analyse politique : “ Il a tout de même subi le racisme : aux Etats-Unis c’est monnaie courante. Il n’est pas question de beauté, il est question de la couleur de ta peau… Les choses ont quand même changé. Justement grâce à des gens comme Miles. Il n’aurait pas pu y avoir Barack Obama s’il n’y avait pas eu Miles, Louis Armstrong, Ray Sugar Robinson, Stewie Wonder . Miles, ce n’est pas Michael Jackson, il n’avait aucune raison de se décolorer ”. Sans commentaire. Ah si, ne pas oublier l’entretien avec Juliette Gréco, dont je parle plus bas. Il ne faudrait pas considérer cet ouvrage comme un registre de condoléances comme ceux disposés à la porte d’une église et destiné à recueillir les signatures des amis du défunt, un ouvrage dénué de compassion, de redondance.

Après une préface de Francis Marmande, autre spécialiste reconnu du jazz, et en guise d’apéritif, un entretien dirigé par Philippe Carles avec Juliette Gréco, entretien extrait de Jazz Magazine N° 570. Juliette Gréco exprime avec simplicité et émotion sa rencontre avec Miles Davis, et l’incident qui a émaillé un de ses voyages au Etats-Unis. Incident révoltant empreint d’un racisme primaire et qui, j’ose l’espérer, aujourd’hui ne se reproduirait pas mais qui montre la bêtise humaine. Humiliée, Juliette Gréco le fut autant que Miles Davis alors qu’elle avait l’impression de ne rien faire de mal à manger en compagnie d’un homme de couleur. “ …à Paris je ne m’étais même pas aperçu qu’il était noir ! ”. Chaque témoignage est précédé d’un portrait de l’instrumentiste, photo et texte d’introduction, le petit plus qui enjolive de recueil que l’on peut lire d’une traite, ou compulser à la façon d’un almanach, un texte par jour, feuilleter avec gourmandise, revenir sur une déclaration, dans l’ordre ou le désordre. Un travail monumental signé par un exégète du jazz, compilé avec amour et déférence. Je m’en voudrais d’oublier de citer les photographes Francis Marmande, Guy Le Querrec, Christian Rose et Christian Ducasse pour les photos représentant Miles Davis, et Christian Ducasse et Christian Rose pour celles des musiciens.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Jazz
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 13:27

Peter Guralnick : A la recherche de Robert Johnson. Editions du Castor Astral; collection Castor music.

Dans une mise en scène de Peter Guralnick, avec la participation amicale de Johnny Shines, Robert jr Lockwood, Son House et Mack McCormick, ainsi que quelques figurants gravitant dans la communauté du blues issu du Delta, la vie de Robert Johnson défile comme une météorite, dense et nébuleuse à la fois, un passage éclair elliptique. L’existence de ce musicien, qui deviendra une référence et une légende dans le monde musical, à l’instar de James Dean dans le domaine du cinéma, comporte bon nombre de mystères. Ainsi, alors qu’âgé de 19 ans, il joue de la guimbarde et de l’harmonica, il s’essaye à la guitare. Un véritable fiasco. Il décide alors de partir, sans dire où il va et lorsqu’il revient, quelques semaines plus tard, il joue de l’instrument à cordes en véritable virtuose. Que s’est-il passé ? Par quel prodige est-il devenu un excellent guitariste du jour au lendemain, ou presque ? Certains supposent un pacte passé avec le Diable. Mais cet homme considéré comme pratiquement illettré était également un parolier dont les chansons souvent sombres, se révélaient parfois osées pour l’époque. C’était également un timide, au point de refuser de jouer avec un orchestre, ou leur tournant le dos. Au contraire de bon nombre de ses confrères, il était toujours habillé, tiré à quatre épingles, comme le montre la photo de couverture. Et observez bien cette reproduction : ses doigts sont ceux d’un pianiste, effilés, souples, flexibles, des doigts de fée. Né le 08 mai 1911, Robert Johnson était le onzième enfant de Julia Major Dodds, conçu hors du lit conjugal. Jeune marié en 1930, sa femme n’a que seize ans et décède en accouchant, il meurt en aout 1938, probablement empoisonné par un mari jaloux. Heureusement Robert Johnson aura eu le temps de graver vingt neuf titres en novembre 1936 et juin 1937. Mais la plupart du temps il jouait dans de petites salles de bals, sillonnant la campagne en vagabond, en routard du blues.

Peter Guralnick se contente de s’attacher à décrire la vie et l’œuvre de ce musicien mythique sans entrer dans les détails de la vie privée. Et grâce aux différents témoignages qu’il a glanés il nous offre un livre fort documenté et vivant, fascinant comme son personnage. A lire en écoutant l’album édité par Columbia en 1996 qui propose l’intégrale de Robert Johnson.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Jazz
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 10:46

Hervé Jaouen : "Ceux de Ker-Askol" (Presses de la Cité - Terres de france)
Souvent, lorsque le mot fin écrit en noir, ou non, s’affiche sur la page blanche d’un roman, le lecteur qui a été subjugué reste sur sa faim, se posant de multiples questions, par exemple qu’est devenu untel ? Quel fut son parcours ? C’est ce que le lecteur pouvait se demander légitimement l’ouvrage Les Filles de Roz-Kelenn terminé. Il avait suivi les tribulations de Jabel et de sa jeune sœur, puis la chronique familiale s’était focalisée sur la seule Jabel. Qu’était donc devenue Maï-Yann, cette petite sœur dont elle avait été séparée ? Heureusement Hervé Jaouen revient sur cette partie occultée de l’histoire et nous retrouvons donc la gamine âgée de dix ans accompagnant une bonne sœur sur les quais de la gare de Quimper en partance pour un couvent de la Haute-Savoie. Un peu simplette, n’ayant pas la capacité de lire, d’écrire, de coudre, elle passe ses premières années de postulante à effectuer des travaux d’entretien. C’est au potager qu’elle trouve une certaine sérénité, en compagnie du père Marius, un vieux bonhomme qui les beaux jours venus monte de la vallée jusqu’au couvent à dos de cheval. Les saisons défilent, Maï-Yann grandit, le père Marius vieillit, jusqu’au jour où il décède. Il est remplacé par un jeune homme, Bénito, apparenté à la mère supérieure. Un jour, il profite de Maï-Yann, vaguement consentante, puis quémandeuse. Elle n’est qu’un jouet qui ne se rend pas compte qu’elle est devenue femme. Elle ne sait pas les conséquences que cela peut engendrer, mais la mère supérieure ne tarde pas à se rendre compte que la jeune fille est enceinte. Alors s’ourdit un projet que la gamine subit sans réaliser. Un rapatriement est effectué en Bretagne et un mariage est arrangé avec un homme chevaleresque qui accepte d’héberger la parturiente et son futur enfant. Seulement, Maï-Yann, que le besoin de satisfaire ses pulsions charnelles démange, ne trouve pas auprès de son mari l’extincteur capable de circonscrire son feu intérieur. C’est un handicapé du « pissou ». Pourtant c’est un brave qui exerce les fonctions de bedeau dans la petite église du village et de rebouteux, se conduisant en philosophe, en sage que la solitude n’effrait pas. Sa jeunesse avait connu bien des déboires, surtout lors du conseil de révision. Malgré son atrophie, aujourd’hui oubliée ou plutôt acceptée des paroissiens, c’est un homme considéré pour son courage et ses dons. Alors partager sa couche avec une pécheresse ne l’ennuie pas plus que cela d’autant que son épouse apportait en dot, grâce à une donation des religieuses, un cheval, une charrette, une vache et son petit, un fourneau à bois. Lorsque naît le petit Martial, il l’adopte. Maï-Yann qui au début acceptait de partager les taches ménagères se consacre uniquement à l’allaitement de son « mabig», mais le printemps approchant les braises se réveillent et elle s’échappe afin de trouver un mâle susceptible de lui contenter le bas ventre. Le petit Martial devient un véritable petit sauvageon, n’ayant aucune relation affective avec sa mère et trouvant en son père adoptif le soutien nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie comme sa génitrice.

Les bienfaits matériels et spirituels se télescopent dans ce roman rural dominé par la religion et ses représentants, religieuses et recteur, qui pour garder bonne conscience arrangent un mariage grâce à un marchandage, voire à un maquignonnage. Il faut que la religion soit sans reproche, balayant le scandale éventuel même si cela se concrétise au détriment d’être fragiles. Pourtant on ne peut nier que ces accommodements partent d’un bon sentiment, celui de ne pas laisser errer dans la nature des âmes faibles, des demeurés. D’ailleurs l’un des soucis premiers est d’apprendre à lire et à écrire à leurs « protégés », avec plus ou moins de réussite il est vrai. Hervé Jaouen prévient le lecteur, mettant en exergue la phrase rituelle « Toute ressemblance avec des personnes existant ayant ou ayant existés serait pure coïncidence… ». Pourtant c’est avec réalisme qu’il met en scène personnages, lieux, atmosphère, reconstitution d’événements, comme s’il avait recueilli cette histoire un soir au coin du feu. Ceux qui ont vécu en Bretagne profonde, ne serait-ce que le temps des vacances estivales, au début des années cinquante, ont peut-être le souvenir des maisons basses, les penntis, au sol en terre battue, dépourvues d’eau courante et d’électricité, et ces champs minuscules où le blé et le seigle, se coupaient à l’aide d’une faucille, de ces longues rangées de foin coupé puis entassé dans les charrettes, de tout ce qui aujourd’hui constitue un folklore mais était réalité avant-hier. Outre ce personnage pour le moins surprenant qu’est le père de substitution pour Martial, c’est tout un passé qui revit sous la plume humaniste d’Hervé Jaouen.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Romans
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 10:42

Maurice Gouiran : "Qui a peur de Baby Love ?" (Editions Jigal)
Hormis ces prénoms à manger un hamburger dans un restaurant trois étoiles, qu’est-ce qui peut bien relier cette succession de morts succombés à une mode de suicide à moins qu’il s’agisse de meurtres perpétrés par un individu particulièrement machiavélique ? D’abord c’est Polycarpe Bouffaréou qui est retrouvé pendu au dessus d’une passerelle. Seulement il porte un bandeau orange, qui cache le trou effectué par une balle de SIG-Sauer. De plus un carré de tissu gris est accroché à son veston. L’arme du crime est retrouvée quelques mètres plus bas. Bref cela ressemblerait bien à une mise en scène selon le lieutenant Emma Govgaline mais il lui manque des éléments pour étayer cette hypothèse, d’autant que des traces de poudre sont relevées sur sa main. Le lendemain, un deuxième cadavre, du nom de Passionis Cimarosa est découvert dans une calanque. Selon toutes vraisemblances un nouveau suicide avec comme point commun le SIG-Sauer, le bandeau de couleur, différente cette fois, le morceau de tissu gris sur le veston. Et si cela ne suffisait pas un troisième trépassé est retrouvé dans un parking, Pamphile Bonfaloux. Les trois défuntés occupaient un poste en vue dans la société marseillaise, parfois très proche du maire. Bizarrement leur décès était programmé dans le journal local, annoncé par la veuve, les enfants, la famille et un(e) certaine Baby Love. Manquaient la date de décès et celle des obsèques. Pendant ce temps, Clovis, le héros récurrent des romans de Maurice Gouiran, est sollicité par Elodie, charmante jeune femme qui joue les intérimaires dans son lit, car son frère Paterne, installé comme professeur à Strasbourg se serait ôté la vie à l’aide d’une arme à feu le jour du 1er de l’an. Premièrement il n’avait aucune raison de quitter notre bonne vieille terre, ensuite des traces de poudre subsistaient sur sa main droite. Seul problème, Paterne était gaucher. Dans l’ordinateur de Paterne subsiste une vieille photo de classe avec huit condisciples vêtus de blouses grises. En 1972, un anachronisme. Le lien est trouvé grâce à Raf, un policier qui renseigne pour le plaisir Clovis, et rejoint ce que notre héros va pouvoir confronter avec les informations recueillies auprès d’Emma. Huit collégiens, âgés de dix sept ans environ, étaient internes dans un institut catholique marseillais dont l’aumônier, le père Sylvain, ancien de l’OAS et auparavant de l’ORAF, Organisation de Résistance de l’Algérie Française, créé en 1956, honnissait les communistes, la gauche dans son ensemble et prônait les valeurs de l’extrême droite, fustigeant les ultra gauches. Les huit condisciples auraient flirté avec le GUD, une émanation de l’association Occident. Lors d’un repas pris en compagnie d’Emma, qui vient d’être dessaisie de l’affaire par le juge d’instruction au profit d’une vague enquête concernant un supposé attentat envers une ligne ferroviaire, et d’un des survivants de cet établissement, Philogène ils apprennent que les autres condisciples se prénommaient Priam, décédé depuis, Philémon et Pancrace. Pendant qu’Emma et Clovis dissertent, Philogène prétextant une avarie de la prostate se rend aux toilettes où il est retrouvé une balle dans la tête, l’arme à ses pieds. Cette affaire de P sent vraiment trop mauvais.

L’histoire prend donc sa genèse dans un institut catholique, ferment d’idées extrémistes et favorisant les amitiés particulières. D’ailleurs les bandeaux enserrant les têtes des morts sont de couleurs différentes, un peu comme un arc en ciel ou les couleurs du Rainbow Flag, couleurs des homosexuels. Maurice Gouiran ne se gêne pas, et il a raison, pour tirer à gauche et à droite, pour dénoncer les politiciens qui veulent se faire un nom avant de prouver leurs compétences. Ainsi : Décidément, ces socialos qui avaient mis le pays sur la paille n’étaient même pas capables de s’entendre entre eux. Comment pouvaient-ils pouvoir prétendre gouverner un jour ? Mais tout le monde en prend pour son grade, pour preuve : A Marseille, on interdisait systématiquement la passerelle lorsque le chef de l’Etat daignait gratifier la cité phocéenne de son auguste présence, question de sécurité probablement. Mais ce matin-là, le premier des Français, bien critiquable à d’autres égards, n’y était strictement pour rien. Les hommes politiques ne sont pas les seuls visés. Les policiers et les journalistes également : Pour nous (journalistes), comme pour la police, l’affaire était close (décès de Paterne) et le sujet du jour, c’étaient les incendies de voitures, les vrais, les faux. La polémique enflait à ce sujet et les lecteurs avaient sacrément besoin d’infos croustillantes. L’auteur assène des vérités qui ne font pas toujours plaisir, mais c’est ça le rôle d’un écrivain honnête, au risque de déplaire. Ainsi les failles de l’école privée, comparée à l’école publique. Les bourgeois, mais aussi les ruraux confiants dans une éducation rigoureuse, qui n’hésitaient pas à dépenser moult argent pour des résultats peut-être probants mais aux méthodes discutables. Mais on peut sourire toutefois à cette affirmation : A Marseille, les filles sont si belles qu’un mec normalement constitué ne peut guère résister à l’appel de la chair.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Romans
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 10:36

Jeanne Desaubry : "Dunes froides" (Krakoen)
Ah la mer, les embruns, les dunes de sable ! Carte postale rêvée de tous les estivants qui viennent se prélasser sur les plages du Nord recherchant le calme, la sérénité et la solitude. Sauf que, en ces mois d’hiver, c’est le sale temps qui règne en maître. Ce qui n’est pas forcément pour déplaire à Victor, un sexagénaire qui a pris une année sabbatique après le décès de sa femme. Un soulagement. Il a quitté Grenoble et il vit dans une villa nichée loin de tout avec Martha, une jeune fille étudiante qu’il a connue en tant que professeur à la fac. Une femme trop jeune pour lui, pense le voyeur qui les traque avec son appareil photo, obsédé de plus en plus par Martha, car de Victor il n’en a cure. Tout se passerait bien si un individu ne s’était pas introduit dans la maison, lors d’une absence de Victor et n’avait pas violé Martha. Victor rentré à l’improviste égorge l’homme dans un moment de fureur puis il enveloppe le corps dans des nattes de plage et le trimballe dans sa carriole accrochée à son vélo jusqu’au haut d’une falaise et le bascule dans la mer. Un pêcheur ramasse dans ses filets ce cadavre à moitié grignoté par les poissons. Selon les premiers examens réalisés par la gendarmerie locale, il s’agit de Benacer, un triste individu, récidiviste qui s’est fait la belle en toute impunité. Entre les deux amants le climat se détériore d’autant que Martha a avoué qu’elle était espionnée depuis quelques semaines. D’ailleurs Martha avait déjà été violée à Grenoble par une bande d’excités sexuels. Un traumatisme dont elle a eu du mal à se débarrasser, avec l’aide de Victor. Le voyeur n’est autre que Duchamp, le journaleux local, promis à un bel avenir s’il n’avait pas fait l’imbécile. Depuis il végète, se contentant d’espionner. Victor fulmine en voyant partout des photos de Martha dans l’appartement minable de Duchamp. La jalousie commence à le tarauder. Il imagine un stratagème susceptible de le dédouaner tout en accusant Duchamp.  

L’univers de Jeanne Desaubry navigue du côté de David Goodis et de Simenon, celui des romans dans lesquels Maigret joue aucun rôle. L’atmosphère, l’intrigue, les relations qui se délitent entre les divers personnages, font penser à ces deux grands maîtres du roman noir avec toutefois une touche personnelle, une écriture imagée (La maison est nichée entre deux seins de sable gris doucement vallonnés, mouillés par l’hiver) tout en étant sèche, précise et concise, presque abstraite (C’est l’été quand elle les retrouve. Première ligne du chapitre 24). Les personnages principaux évoluent au fil du déroulement de l’histoire, révélant leur véritable nature, et seule Martha peut trouver grâce auprès du lecteur, avec son côté fragile d’oiseau blessé. Le contrepoint étant assuré par la capitaine de gendarmerie qui se dresse fière dans ses bottes, et le pauvre Maillard, son adjoint, qui a de bonnes idées mais ne sait pas les exploiter. Et cette histoire d’amour devient rapidement le grain de sable qui cache les dunes et raye les existences. Ce troisième roman de Jeanne Desaubry démontre un réel talent de conteur et de fabriquant d’intrigues qui pourraient s’inscrire dans une comédie inhumaine moderne.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Romans
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 10:30

Hugo Buan : "Cézembre noire" (Pascal galodé Editeurs)
Franchement, Berty aurait mieux fait de ne pas regarder la télé et Patrick Bruel jouer au poker. Car Berty se retrouve sans un rond et à bord d’une vieille caisse, il effectue le trajet Paris Saint-Malo sans vraiment savoir ce qu’il va faire au pays des binious. Si, il doit, afin de garnir son portefeuille désespérément vide à part quelques quittances de dettes, s’improviser tueur. C’est Kolo qui l’a décidé et quand Kolo commande, il vaut mieux obéir. Renseigné sur le parcours à effectuer par téléphone portable, crypté, il arrive donc dans la cité des corsaires, son look de rocker quinquagénaire à la banane défraîchie ne plaidant guère en sa faveur. Il embarque à bord d’un rafiot manœuvré par un ancien d’Indochine affublé d’une une prothèse, Hale-ta-patte. Le même jour à Rennes, le commissaire Workan réunit ses troupes sur l’injonction de son supérieur. Magouillant avec la DST, il est le policier idéal pour aller enquêter sur les agissements de deux Américains sur l’île de Cézembre. La mission des deux Etats-Uniens consiste théoriquement en l’étude de l’écosystème de l’île qui durant la Seconde guerre mondiale a subi des largages de bombes, dont des explosifs au napalm, alors que les Allemands y régnaient en maîtres. En compagnie de ses adjoints, Lerouyer qui possède une embarcation amarrée justement à Saint-Malo et connaît bien Cézembre, de Roberto, Leila et Cyndi, il part à l’assaut des éléments. Car la tempête fait rage en ce 8 novembre et les conditions ne sont guère favorables pour la traversée qui se révèle houleuse. D’ailleurs les deux embarcations s’échouent non loin l’une de l’autre et ils n’ont d’autre solution que de se réfugier au Barge’hôtel. Habituellement désert en cette période de l’année, le rafiot transformé en hôtel regorge de pensionnaires. Outre les tenanciers, Léon, le grand-père, Marie-Line la fille et Noël le petit-fils de 18 ans, ainsi qu’une famille d’industriels venus en séminaire, les Monsiret, composée de cinq personnes dont la fille, Daphnée. Ils se retrouvent tous bloqués sur ce lopin de terre et les moyens de communications sont défaillants. Les téléphones portables sont inopérants et Berty est le premier à regretter cette lacune : Kolo doit lui transmettre la photo de la personne à abattre et s’il ne réalise pas son contrat c’est lui qui va se retrouver au boulevard des allongés. La situation est grave mais pas désespérée, pensent-ils tous, sauf que Daphnée qui revient d’une petite promenade affirme avoir vu un Allemand, que des tirs de mitrailleuse se font entendre et qu’un Stuka survole l’île. Un son qui ne peut être confondu avec les rafales de vent. Les mines enfouies lors des bombardements d’Août 1944 ne sont pas toutes neutralisées, les canons se dressent toujours fièrement malgré la rouille, et les bunkers peuvent receler des pièges. Enfin l’ombre de Rommel plane sur ce morceau de terre ainsi que celle d’un nommé Ruhbescht, ancien de l’Africa Korps, décédé le 6 juin 1944 mais qui aurait enterré auparavant des diamants, en espérant peut-être qu’ils fassent des petits. Bref ce qui ne devait être pour chacun des pensionnaires qu’un week-end presque tranquille se transforme en enfer bordé d’eau. 

Dans un style percutant et complètement déchaîné, je dirais même mieux démonté comme la mer de Raymond Devos, Hugo Buan nous invite à le suivre sur un terrain miné guère exploré. Nous sommes en Bretagne, loin des légendes celtiques et des menhirs. L’histoire emprunte à un décor réel et à l’histoire réelle elle aussi, avec soixante ans de recul, d’un épisode de la dernière guerre mondiale. Les touristes qui parcourent les côtes de la Manche ne peuvent guère y échapper, mais Hugo Buan nous mitonne une sorte de huis clos jubilatoire qui dure soixante douze heures. Trois jours durant lesquels les événements, les incidents, les tensions, les drames se succèdent en un véritable feu d’artifice angoissant et grotesque. Mais l’épilogue, même si le roman joue dans le registre des tontons flingueurs et autres farces cinématographiques, est néanmoins fort bien amené et vaut plus qu’un détour. La visite approfondie du livre s’impose, et les sceptiques pourront toujours consulter sur Internet “ Cézembre ”.

Par Paul Maugendre - Publié dans : Romans
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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 10:18

 

Megan Abbott : "Absente" (Editions Sonatine)
« Il commençait à en avoir marre de ces conversations où il ne parvenait à suivre que des murmures de sens ». Une phrase qui nous plonge dans l’univers de l’écriture de ce roman. Du moins dans les premières pages car les dialogues sont souvent décalés, comme si les personnages poursuivent leur idée sans écouter la réponse de leur vis-à-vis. En 1949 une jeune actrice, Jean Spangler, sort de chez elle après avoir embrassé sa jeune fille pour se rendre théoriquement sur un tournage nocturne. Elle ne donnera plus jamais signe de vie. Son sac à main sera retrouvé dans un parc non loin de son domicile. Une disparition incompréhensible. Et il semble qu’Hollywood soit sujet à ce genre de disparitions inexpliquées seulement la police se casse les dents, n’ayant aucun piste fiable lui permettant de s’orienter. Un billet a bien été retrouvé dans le réticule de Jean Spangler et l’énoncé énigmatique et quelque peu obscur « Kirk, je ne peux pas attendre davantage, je vais voir le docteur Scott. Ce sera bien mieux comme ça, pendant que ma mère est absente ». Le nom de Kirk Douglas est évoqué, vaguement annoncé, mais cela ne va pas plus loin. Deux ans plus tard, Gil Hopkins, familièrement surnommé Hop, est amené à rouvrir le dossier. Hop, à l’époque de la disparition était journaliste pour le magazine Cinestar et était employé par une compagnie cinématographique, chargé de s’occuper de tout ce qui pourrait éventuellement nuire à la réputation des studios et de résoudre les problèmes dans l’intérêt de ses employeurs. Chargé depuis des relations presses, il reçoit dans son bureau une ancienne connaissance, Iolène, qui semble quelque peu apeurée et lui demande s’il se souvient de la disparition de Jean Spangler. Une nuit qu’il n’est pas prêt d’oublier, d’autant que lui-même était aux premières loges, ayant bourlingué en compagnie de Iolène, Jean et quelques autres dans différents bars de la ville. Avant que Jean s’éclipse pour ne plus jamais réapparaître. L’intrusion de Iolène, qui ne cesse de se remémorer cette nuit tragique, dans sa vie professionnelle va amener Hop à se replonger dans son passé, dans les coulisses du cinéma, à fréquenter de drôles de personnages, des acteurs qui ne sont pas si comiques que cela, du moins hors des studios, à ingurgiter force boissons alcoolisées, et à se poser moult questions qui restent sans réponses.

L’affaire Jean Spangler, tout comme celle du Dahlia Noir en 1947, a été évoquée par Steve Hodel dans un ouvrage publié en France en 2004. C’est donc à partir d’un fait divers réel que Megan Abbott a construit son roman mais en mettant en scène des personnages fictifs. Les duettistes Sutton et Merrell n’ont heureusement pas existé, dont on ne soit pas sûr qu’ils ne soient pas la transposition d’acteurs qui eux ont réellement sévi à Hollywood, les jeunes filles naïves qui débarquaient avec des étoiles pleins les yeux et se retrouvaient à végéter comme serveuses et plus si affinité, les malfrats, les bas fonds d’une cité qui rayonnait d’une aura magique, les coups bas et les coups durs enregistrés par une flopée de grossiums et de minables, représentent l’envers du décor, un envers sulfureux, un décor de pacotille enveloppé de dorures. Et Megan Abbott délivre un épilogue convaincant à une affaire qui est restée en point de suspension. On aimerait y croire, et puis après tout, ce n’est qu’un roman. Mais un roman puissant, plus fiable que certaines résolutions d’affaires criminelles relatées dans les faits divers journalistiques. Après l’appréhension ressentie à la lecture des déclarations et appréciations de ses confrères, je confirme que Megan Abbott est un écrivain dont l’avenir semble bien engagé. Quant à la qualifier de nouvelle Reine du roman noir, on attendra ses prochains ouvrages pour en juger.
(Traduction de Benjamin Legrand)

Par Paul Maugendre - Publié dans : Romans
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Naissance !

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